Maurice Lévy : Je n'oserais pas dire que la crise est derrière, mais il est clair que les choses se sont nettement améliorées. Cela correspond au schéma que nous avions annoncé depuis quelques mois, sur votre antenne d'ailleurs, j'avais indiqué que le point bas serait au mois de juin ou de juillet et que nous progresserions régulièrement pour trouver une croissance positive en 2010. Je pense que ce sera le cas, que nous allons encore rencontrer quelques difficultés sur la route, mais que le plus gros des ennuis est derrière nous.
Vous avez une réelle visibilité, chiffrée, sur cette année 2010 ?
Oui, absolument. Nous pensons très clairement, nous y croyons dur comme fer, que nous allons dégager une croissance positive, que celle-ci sera pour le marché, c'est-à-dire que l'ensemble du marché publicitaire devrait être légèrement positif, un peu au dessus de 0, c'est-à-dire entre 0,5 et 1%, et que Publicis fera beaucoup mieux que cela.
Combien exactement, je ne veux pas donner de chiffres pour l'instant, en tous cas, nous serons au-dessus de ce chiffre, les premières indications que nous avons sur janvier sont très encourageantes, les indications que nous avons sur le premier trimestre le sont également et confirment bien cette tendance. Je suis donc assez confiant sur le fait de pouvoir délivrer des chiffres positifs et de mettre le plus gros de la crise derrière nous.
Je redonne les chiffres de Publicis en 2009 : chiffre d'affaires en baisse de 3,8% à 4,5 milliards d'euros, bénéfice net en recul de 9,8% à 403 millions d'euros. Est-ce que vous estimez avoir limité la casse et si oui pourquoi ?
Ce sont les analystes qui le disent et ce sont les chiffres de nos concurrents.
Vous êtes meilleur que vos concurrents...
Nous avons une performance très largement supérieure à celle de nos concurrents, nous sommes numéro un mondial dans le domaine du new business et nous avons un certain nombre d'éléments positifs. Qu'est-ce qui fait que nous nous en sommes mieux sortis : d'abord et avant tout, le fait que nous avons adopté une stratégie pour aller sur les marchés en croissance, le numérique. Le numérique, sur lequel nous avons investi massivement, avec l'acquisition de Digitas, le premier réseau mondial, et plus récemment avec celle de RazorFish.
Deux milliards d'euros en trois ans que vous avez mis sur la table ?
Deux milliards de dollars.
Des investissements rentables aujourd'hui ?
En tous cas, cela prouve très clairement que nous avons fait le bon choix, d'autant plus que toutes les indications que nous avons actuellement montrent que nous allons véritablement dans ce sens. Nous comptons bien accentuer encore les choses et nous espérons pouvoir dégager 30% de notre chiffre venant du numérique.
Même si c'est une culture bien particulière à intégrer dans un groupe comme Publicis. Il y a énormément de mouvement dans votre management ou dans celui de ces boîtes en ce moment, le marché peut se demander si ces intégrations se passent bien ?
Pour l'instant, les choses se passent très bien chez nous, nous avons une culture de bonne intégration, nous n'avons pas de souci de ce côté-là. Il est vrai que ces entreprises sont de nature très différente. D'abord, nous avons à faire à des entrepreneurs qui sont habitués à avoir des actions de l'entreprise qu'ils dirigent, généralement ce sont des petites entreprises dans lesquelles ils sont extrêmement impliqués, ils ont un projet entrepreneurial.
Et ça, il est vrai qu'à l'intérieur d'un groupe, même s'il est aussi dynamique que Publicis et capable d'ouvrir un avenir à des entrepreneurs, ce n'est pas tout à fait la même chose. C'est le premier point. Le point le plus important, c'est qu'ils ont aussi le sentiment de participer à une aventure assez superbe, qui est de fabriquer un groupe très différent des concurrents avec un ancrage très fort dans le numérique et capable de changer la donne sur le plan de la communication.
C'est un projet qui intéresse beaucoup les créatifs et tous ceux qui font de la technologie dans le domaine de la communication. On a donc une configuration qui pour l'instant fonctionne plutôt bien.
On parle beaucoup d'une vitesse de basculement accélérée de la planète en ce moment vers les pays émergents. Vous le constatez ?
Très clairement, la Chine sera très vite la deuxième puissance économique mondiale et je pense que l'Inde ne va pas tarder à suivre.
Ils ont faim de publicité ?
Ils ont très faim de publicité, ils aiment beaucoup la publicité. Pour l'instant, c'est un très grand marché mais très dispersé. Il faut savoir que les entreprises occidentales occupent les premières marches du podium. Nous sommes les deuxièmes au total sur ce marché, nous sommes les premiers dans le domaine de l'achat d'espace. C'est donc une position très enviée.
Et nous sommes probablement les premiers dans le domaine de la communication numérique. La Chine est un pays qui nous a un peu déçus sur les premiers mois de l'année, parce que la réaction à la crise a été assez violente, ils se sont mis un peu en couverture. Sur la fin de l'année, ils ont repris les investissements de manière assez nette, il faut dire que ça repart à une vitesse assez impressionnante.
Est-ce que vous pourriez procéder à de nouvelles acquisitions ?
Nous l'espérons, et en tous les cas, c'est notre plan, mais pas seulement là bas, nous avons un programme d'investissement assez chargé dans les pays émergents. Ce que nous espérons pouvoir faire dans un délai assez bref, c'est 30% de notre chiffre d'affaires venant du numérique, 30% de notre chiffre d'affaires venant des pays émergents et ainsi 40% venant des secteurs en croissance. Ce qui nous donnerait une position excellente sur les marchés.
Aujourd'hui, nous sommes heureux parce que non seulement nous avons surperformé le marché de manière extrêmement sensible, avec malheureusement une croissance négative mais inférieure de moitié à celle du marché, nous avons marqué des points dans beaucoup de domaines, nous avons tout lieu d'être plutôt satisfaits.
Consacrons deux minutes à une anecdote, au regard des sujets que l'on vient d'évoquer ensemble... Je me demande ce que vous allez faire dans cette histoire de France Télévisions Publicité qui suscite des problématiques, des conflits d'intérêt, des pressions politiques ?
Nous avions initialement regardé le projet, nous n'avions pas souhaité nous engager tout seul. Nous avons donc décliné les propositions qui nous avaient été faites de nous engager sur ce projet. Puis, nous avons examiné les différentes possibilités avec Stéphane Courbit, nous sommes arrivés à la conclusion que c'était intéressant.
La question derrière est fondamentale ; je veux l'expliquer aux auditeurs qui ne suivent pas ça dans le détail : on va avoir aujourd'hui un producteur qui va être aussi détenteur de la régie publicitaire, qui va décider des investissements dans les programmes qu'il produit. C'est invraisemblable...
Ce n'est pas du tout comme ça que ça se passe, c'est une simplification assez réductrice. D'abord, il faut bien savoir que l'influence de la régie sur les programmes est nulle, y compris d'ailleurs sur BFM, et vous devriez le savoir. L'idée que la régie est une espèce de monstre qui va intervenir sur les programmes ou sur le contenu ressemble plus à une espèce de fantasme qu'à une réalité.
Ne pas intervenir sur le programme mais au moins sur son financement ?
Le programme est décidé par l'antenne. Le financement est séparé. Ce sont des structures qui n'ont strictement rien à voir. La régie est chargée de commercialiser des fenêtres, des espaces, rien d'autre. Donc, tout ceci est une agitation qui n'a honnêtement aucun fondement.
20 millions d'euros d'investissement : 16 millions pour le rachat et 4 millions pour la recapitalisation, c'est beaucoup d'argent. Vous savez que la pub ne sera pas supprimée sur France Télévisions et vous savez que vous allez pouvoir rentabiliser votre investissement...
Je n'y crois pas une seconde, je ne pense pas une seule seconde que la loi sera changée. Je crois qu'il est absurde d'imaginer un instant que le président de la République, qui a pris une décision qui ne figurait pas dans son programme électoral, puisse revenir en arrière, alors que personne ne lui demandait quoi que ce soit. Ceux qui spéculent sur cet aspect se trompent.
Qu'est-ce qui nous a intéressé dans cette affaire ? Tout simplement, le fait qu'il y ait des équipes formidables, une entreprise qui va arriver à échéance à ne plus avoir d'avenir, puisqu'il n'y aura plus de publicité à vendre, il y aura bien sûr autre chose à vendre, le parrainage et éventuellement les placements de produits, mais c'est tout.
En ce qui nous concerne, nous voyons la possibilité de développer deux choses.
D'une part, les couplages avec les autres médias que Publicis a en régie, et d'autre part tout ce qui touche au numérique. Une anecdote, comme vous le soulignez, il se trouve que certains s'en saisissent parce que c'est bien de se faire de la publicité sur une espèce d'histoire fantasmagorique, mais la réalité économique, politique et de pouvoir est toute autre.

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